Jeanloup Sieff, Helmut Newton, Guy Bourdin. Quel point commun hormis leur disparition, et l’immense talent qu’ils déployèrent au cours de leurs carrières respectives ? Le besoin d’écrire. De coucher sur le papier les idées, les notes descriptives de projets pour Newton qui ne savait pas dessiner ; de se souvenir avec humour et nostalgie pour Sieff dans des préfaces aujourd’hui mythiques ; d’approfondir l’hommage d’amour à la beauté d’une muse au détour d’une poésie pour Bourdin.
Concernant ce dernier, je tourne les pages d’un album rétrospectif. Entre les analyses pertinentes mais un rien glacées par tant de savantes interprétations et les anecdotes plus terre-à-terre, je m’absorbe dans la contemplation des polaroids de Bourdin. Que reste-il du travail de cet homme, de sa vie, de ce qu’il pensait ? Les ombres fugitives piégées pour l’éternité relative et fragile de ces bouts de papier aux tâches chimiques annonçant une fin inéluctable. La lumière, l’émotion. Un je ne sais quoi qui attirait l’œil ce jour-là. Des essais en marge des travaux de commande, des souvenirs ou bien des jalons, des repères pour avoir de la matière. Pour faire des gammes aussi. Toujours, comme Sieff. Solitude, dans ces moments de recherche, et impuissance à partager réellement, car la photographie en somme n’est que la trahison en deux dimensions d’instants ineffables.
Je referme le livre, quelque part dans une bibliothèque silencieuse et je souris en pensant au jour où Bourdin avait tenu, lors d’un shooting, à ouvrir plus d’une quarantaine de boîtes de petits pois afin de trouver l’exacte et jolie teinte verte qu’il avait imaginée pour sa prise de vue.

© Gilles Perriere, 2012
Des façades d’immeubles, des monuments de carton collé. Un bout de ville. Et sur les pavés d’une place : le soulier magique d’une cendrillon qui aurait fait son shopping chez sa marraine la fée Westwood.
Il y a un peu plus d’un an, j’ai dessiné et construit de petits éléments de décor en carton. L’idée était d’avoir un présentoir modulable pour des photos de chaussures. J’avais commencé en dessinant par m’inspirer des perspectives que l’on trouve chez certains peintres italiens du début de la Renaissance, des paysages oniriques de De Chirico également. Puis les formes caractéristiques des toits parisiens se sont imposées…et j’ai poussé jusqu’à découper la silhouette de la Tour.

© Gilles Perriere, 2012
Monica et Dana, lors du maquillage pour Write with the Wind.

© Gilles Perriere, 2012
Oui, pour le spectacle ! Oui, pour l’esbroufe nécessaire à un jeune talent qui se cherche encore un peu ; et si la modestie non feinte était au rendez-vous… Alors, effectivement, on pourrait se sentir satisfait d’avoir vu ça. On y trouverait certainement de l’audace, de l’esprit peut-être, en cherchant bien.
Mais point de talent débutant annoncé ici, ni de modestie. Surtout pas. Un dieu paraît-il, un Zeus de la mode, à la toge duquel des casseroles bruyantes accrochées heurtent les pavés d’une acropole en plastique made in… Et en guise de trompettes de la Renommée, une communication bien astiquée. Il reste la mise en vitrine avec ses lumières colorées. Notez qu’à elle seule, elle vaut bien le détour. La preuve. Mais que présente-t-on ? Le travail de l’étalagiste ?
Ici, les infirmières ou les femmes en général, n’ont pas de visages, mais elles éclairent dans le noir. Pratique en cas de panne.

© Gilles Perriere, 2012
Après une rétrospective brillante des dernières décennies de la mode, en pensant particulièrement à ces incroyables pièces signées Galiano pour Dior, ou l’élégante sobriété de Mucia Prada… Après l’époustouflant et cérébral Hussein Chalayan, Les Arts Déco s’offrent une leçon de contraste historique. Rude leçon que voilà ! La beauté fonctionnelle et intelligente des malles de Georges Vuitton et fils, au rez-de-chaussée : simplement sublime. Avec un bonus quelque peu cruel : le rappel de ce que peut être le luxe en matière de jouets pour enfants, en l’occurrence des habits et accessoires de poupées post second empire. Ne cherchons surtout pas à comparer avec ce qui se fait aujourd’hui. Nous pourrions avoir un sérieux coup de blues !
Et puis à l’étage : notre début de siècle ! La comparaison est un rien cynique, pour ne pas dire intenable. Enfin de la couleur, de la matière, du concept, du contemporain, de l’attrape nippon cossu en goguette ! Versailles, quoi ! En songeant qu’avant trente ans, la galerie des glaces aura été repeinte en rose fluo du sol au plafond. Sinon, comment laisser la trace de notre glorieuse époque ? Pensez-donc, Lutter avec des idées hystériques contre tous ces affreux siècles passés qui osaient porter si haut le degré de perfection ! C’est si pénible…
Heureusement, la balade s’achève sur une figurine action-Joe, dans le genre ego-trip, et tout rentre dans l’ordre.
Ouf, Dior l’a échappé belle !

© Gilles Perriere, 2012
Elle sortait d’un film noir. Fatale et perdue. Sa beauté défiait le destin de l’histoire. Celui d’une tueuse arrivée au terme du dernier contrat. Le sien. Fatigue de l’errance.
Je tente de me maintenir en équilibre debout sur le bord du lit, et malgré mes efforts pour garder une illusoire stabilité, je bouge. Au contraire de Gabrielle qui s’est figée dans la pose, comme se figent les fauves apparemment dolents mais encore si dangereux. Et ce regard, ce glissement du regard qui abandonne l’objectif pour fixer un point en dehors du monde, semble tourné vers l’âme.
J’appuie sur le déclencheur le plus doucement possible, comme si toute hâte risquait de réduire en poussière ce que je perçois à cet instant. Je me fais moucheron, je suis courant d’air, je suis invisible dans cette chambre d’hôtel. Saisir une émotion.
Rétrospectivement, cette photo m’évoque une période de créativité heureuse.